Archives mensuelles : avril 2014

La voie de l’individu

Partir de là où l’on se trouve. Pour moi, en tout cas au début, ce fut la voie de l’individu, dans le sens où il y aurait quelque chose à faire.  Je me rappelle la joie et l’enthousiasme au moment où il s’agissait d’aller pratiquer du yoga, un yoga dynamique, Power yoga, chez Soluna, un studio de yoga à Genève fondé par Rick Bendeck.  Puis la joie des retraites à la mer ou à la montagne, dans ces lieux magnifiques. Cet élan d’Amour, celui qui me faisait parcourir la terre entière, toujours déjà là, porté que je suis par la grâce. Le yoga comme remerciement, même si « [a]u début, l’aspirant [que j’étais] est convaincu que la « libération », qu’il voit comme un événement personnel, surviendra comme la récompense d’un programme bien planifié et exécuté. La grande différence par rapport aux dormeurs c’est qu’il a remplacé les habituelles et futiles poursuites mondaines par celle de la liberté absolue; mais il s’adonne à cette nouvelle poursuite, du moins au début, de façon tout aussi mondaine. Il ne peut que tenter de saisir un objet qu’il croit séparé de lui. Cependant, la poursuite exclusive de la liberté, si elle est sérieuse, le conduit inexorablement à la disparition de l’intentionnalité et de la dissolution des réflexes égotiques. S’il n’est pas alourdi par l’influence d’un enseignant encore plus médiocre que lui ou la lecture de livres qui contribuent à le faire dormir d’avantage, il aura sans doute la grâce de réaliser son profond manque d’humilité et verra peut-être son monde objectif englouti dans celui, plus subtil, de la connaissance (il prendra conscience qu’il n’y a pas d’objets  sans la connaissance de ces objets), débouchant ainsi dans la voie de l’énergie. Ou, sous l’effet d’une grâce plus forte encore, il sera propulsé directement dans le Coeur, dans le pur élan irrésistible caractéristique de la voie divine (Jean Bouchart d’Orval, Reflets de la splendeur).

La confiance en l’esprit

Hsin Hsin Ming, extrait, l’essence du Chan

La Voie suprême n’est pas difficile 
évite de prendre et de choisir
ni amour, ni haine
et elle apparaîtra, lumineuse. 
Tu la manques d’un cheveu 
et tu es aussi éloigné que le ciel et la terre.
Si tu veux la trouver
ne soit ni pour ni contre quoi que ce soit
car le conflit du oui et du non
est la maladie de l’esprit.
Sans reconnaître ce principe mystérieux,
la pratique de la quiétude est illusoire. 
La Voie est parfaite comme l’espace infini,
sans manque et sans excès
prenant et rejetant
tu ne l’atteindras pas.
Ne poursuis pas l’existence conditionnée, 
ne réside pas dans la vacuité excluant le phénoménal.
Dans l’unité et l’égalité,
la confusion disparait spontanément.
Cesse d’agir et retourne à la tranquillité,
alors le silence sera un ferment.
Si tu stagnes dans la dualité,
comment pourras-tu reconnaître l’Un?
Si tu ne pénètres pas l’Un,
les deux opposés perdent leur fonction.
Bannis l’existence et tu tombes dans l’existence,
suis la vacuité et tu lui tournes le dos.
Paroles et pensée excessive
t’éloigne de l’harmonie avec la Voie.
Tranche parole et pensée
et tu pénètres tout lieu.
Retourne à la racine et atteins le principe.
Poursuis l’illumination et tu la perds.
Un instant de retour à la source lumineuse
est plus vaste que le vide.
La vacuité transformée, on voit que
tout était produit par d’illusoires concepts.
Ne cherche pas le réel,
laisse simplement tes concepts s’éteindre.
Ne t’accroche pas à une vision dualiste,
    ne la recherche pas.
Aussi longtemps qu’existe le vrai et le faux,
l’esprit se perd dans la confusion.
Le deux vient de l’un,
mais libère-toi aussi de l’un.
Lorsque l’esprit ne se lève pas,
les myriades de dharmas sont immaculés.
Sans défauts, sans dharmas,
pas d’efflorescence, pas d’esprit. 

Citations du moment

« Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche! » (Apocalypse, 3:15-19)

« La bulle de confusion et d’irréalité que nous entretenons en tant que personne peut éclater à tout moment. Pour cela il nous faut développer une conviction absolue que nous rêvons notre vie au lieu de la vivre dans son essence impersonnelle ».  Une invitation joyeuse de Jean Bouchart d’Orval qui raisonne comme une évidence (disponible sous http://www.youtube.com/watch?v=M-kkbFn0pqg)

Stage de yoga ASHTANGA avec BABAYOGA

Weekend du 21, 22 et 23 mars 2014.
L’injonction « Inscrire le yoga dans son contexte » (Shunim, moine bouddhiste zen) se manifeste dans une pratique vivante, celle de Kristina, qui articule tradition et transmission.
Kristina2Stage chez Art-Thera co-organisé avec Gwendal de Babayoga, à gauche de l’image, Kristina, enseignante expérimentée d’Ashtanga yoga; Sunim, moine zen, à sa gauche. 

 

« Seule la lumière du Cœur existe et elle est l’agent de l’activité créatrice. Établie en elle-même, son activité est prise de conscience de soi et, s’ébranlant, elle est le déploiement de l’univers ». Mahārtha Mañjarī

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La Crête. La mer, le ciel. Horizon ouvert, à jamais insaisissable. Toujours déjà là, il se dérobe à la pensée dualisante, à tout effort pour le faire mien. Aucune prise. Ce que je suis n’est pas pensable. Je ne suis pas un objet. Reste la vibration et sa résorption dans la spatialité.. Présence. Absence. Lumière. Conscience.

Qu’est-ce que le yoga ?

Par Jean Bouchart d’Orval

Patañjali définit lui-même le yoga au verset I-2:Yogaś cittavṛttinirodhaḥ, «le Yoga est la cessation des fluctuations du mental». Depuis des siècles, combien de commentateurs répètent la même ânerie, à savoir que yoga signifie ici «union»? À peu près personne ne lit le texte directement et sans les lunettes teintées du vedanta. À strictement parler, le Yoga-Sūtra, loin de vouloir unir quoi que ce soit, préconise l’isolement du sujet conscient (puruṣa) par rapport au monde (prakṛti). Pourquoi ne pas simplement écouter la parole de l’auteur lui-même? Cela signifie que dans le mental en état de yoga il n’y a plus aucune fragmentation, car celle-ci est inhérente à toute activité mentale. Ce qu’ouvre à l’homme le yoga est donc impensable, inconcevable. Ce n’est pas un état et cela échappe à toute discussion, à toute description. Par le yoga ainsi défini comme cessation de toute fluctuation (et donc fragmentation) mentale, notre vraie nature luit en toute clarté: le verset suivant (I-3) annonce «Alors “cela qui voit” est alors établi dans sa nature véritable» (tadā draṣṭuḥ svarūpe’vasthānam). «Cela qui voit» (draṣṭā), c’est ce qui en nous sait, voit, connaît: c’est la seule réalité dont nous ne puissions absolument pas douter, la seule qui soit constamment là, au-delà du temps, de la naissance et de la mort. On peut donc dire que draṣṭā est la Lumière consciente, qui, dans le yoga, apparaît clairement comme étant l’unique réalité du sujet conscient. L’essentiel est dit ici en deux brefs versets, en huit mots. C’est sur cela qu’il convient de s’arrêter, beaucoup que sur l’aṣṭāṅgayoga (le yoga à huit membres) décrit dans les pāda suivants et sur lequel on a surtout insisté depuis quelques décennies. Le véritable aṣṭāṅgayoga est celui décrit par les huit mots des sūtra I-2, 3! S’il n’y a pas yoga, poursuit l’auteur en I-4, il y a identification avec les fluctuations mentales (vṛttisārūpyam itaratra), ce qui est le lot de l’homme ordinaire.

La Lumière consciente (ici appelée draṣṭā) n’est pas un état et elle n’appartient pas au temps, mais le yoga, qui est une cessation, arrive dans le temps. Dans le mental transformé par le yoga aucune identification à une quelconque identité personnelle ne survient. Une certaine activité mentale reprend après l’état de samādhi (sinon la vie de l’individu ne serait plus possible), mais il n’y a plus identification, il n’y a plus formation d’une image d’un quelconque soi-même séparé des objets de perception. Dans les fluctuations mentales, sont comptés la connaissance juste, la connaissance fausse, l’imagination, le sommeil et la mémoire: cela comprend donc les trois états de conscience habituels que sont l’état de veille, le rêve et le sommeil profond. La Lumière consciente, elle, est à la fois au-delà et dans tout cela. Patañjali évoque ensuite l’importance de la pratique assidue (abhyāsa) de la tranquillité. Il est question de l’énergie (yatnaḥ) déployée en vue de la tranquillité, énergie rendue possible par une passion absolue: cette énergie doit-être déployée pendant longtemps et sans interruption. L’auteur ne manque pas d’attacher à cette énergie l’équanimité (vairāgya): l’absence d’esprit de gain ou de soif. L’énergie déployée est donc une attention sans direction, non arriviste. Taxer le Yoga-Sūtra de volontarisme ou pire résulte d’une lecture superficielle ou biaisée par une quelconque idéologie. C’est l’approche de la plupart des adeptes du yoga qui est volontariste, pas ce que dit Patañjali. Plus loin, dans le second pāda, Patañjali fera des recommandations et décrira des pratiques aptes à éliminer certains obstacles pour tous ceux à qui le yoga ne vient pas naturellement: c’est cela qui a pu parfois porter certains commentateurs anciens et modernes à critiquer le Yoga-Sūtra comme étant une «voie progressive» encore orientée vers un but. C’est oublier que l’essentiel est dit dans le premier pāda et que celui qui n’arrive pas à se donner au yoga spontanément est de toute façon déjà plongé dans l’action orientée vers un but: autant alors lui indiquer ce qui favorise la clarté. L’important sūtra I-17 décrit l’enquête sur la réalité. Cette enquête débute avec ce que nous croyons être des choses séparées les unes des autres et séparées de l’observateur ; elle mène à une grande joie et au pur sentiment «Je suis». L’auteur appelle cette méditation saṃprajñyātaḥ: le discernement (de la réalité) avec connaissance. Elle est explicitée en I-41 et versets suivants. Là, il la nomme absorption (samāpattiḥ): le mental se fond avec l’objet observé avec intensité, qui finit par s’illuminer de son essence seule. Celui qui enquête au-delà du «Je suis» arrive là où toute description devient impossible, car cet «état» est au-delà de la connaissance. Patañjali le nomme «l’autre» (anyaḥ) (I-18): on comprend qu’il s’agit d’une absorption sans connaissance et Vyāsa le nomme asaṃprajñyātaḥ: le discernement (de la réalité) sans connaissance. Il y subsiste encore des impressions latentes, nous dit Patañjali: ce n’est donc pas la cessation absolue qu’est le yoga, le samādhi sans semence (nirbhīja samādhiḥ) du verset I-51. Avec la pratique assidue, les impressions latentes (les saṃskāra: conditionnements qui viennent de la mémoire) finissent par se dissoudre et apparaît alors ṛtaṃbharā prajñā, littéralement la «sagesse porteuse de l’ordre cosmique» (I-48). Il faut savoir que depuis les hymnes védiques ṛtam est un concept central en Inde et on s’y réfère souvent à satyam, ṛtam, bṛhad: Réalité, Vérité (ordre cosmique), Immensité. C’est la Vérité, la réalité réalisée par celui qui enquête, qui permet de vivre en accord de l’ordre cosmique, car il n’y a plus de vie personnelle faite de désirs et de peurs. Une telle vie a pour théâtre l’Immensité. On pourrait dire que ṛtaṃ est la vérité en action, en déploiement. L’empreinte mentale laissée par l’expérience de ṛtaṃbharā prajñā brûle ou fait fondre toutes les autres empreintes fondées sur la fausse idée d’être quelqu’un (I-50). Finalement, lorsque même cette impression mentale est mise à l’arrêt (nirodhaḥ), parce que toutes les impressions sont à l’arrêt, Patañjali parle de nirbhīja samādhiḥ (le samādhi sans semence, ou absolu). Là ne subsiste que la Puissance non née que nous sommes tous, Cela même que nous sommes avant la naissance, après la mort et toujours, car au-delà du temps. Plus loin, dans les trois autres chapitres, on utilise le mot kaivalyam: l’isolement (du puruṣa par rapport à la prakṛti). Le puruṣa est ici le sujet et la prakṛti est la «Nature», c’est-à-dire le monde. Le sujet est «isolé» du monde: il n’y a plus d’impression d’être quelqu’un plongé dans le monde, il n’y a que l’unique réalité, qui est forcément le sujet. Nulle part dans le Yoga-Sūtra il est question d’une multitude de puruṣa comme dans la philosophie du Saṃkhya. Alors, le Yoga-Sūtra est-il une œuvre dualiste ou si c’est que Patañjali utilise un langage dualiste? C’est là une question qui concerne les érudits. L’important est que le Yoga-Sūtra décrit une expérience authentique, ultime et vérifiable par quiconque s’y adonne. De toute façon, tout langage est dualiste et la dualité n’est problématique que pour les grands-prêtres de la non-dualité. La Réalité est ce qu’elle est: satyam, ṛtam, bṛhat. D’autres textes ont pu formuler les choses avec davantage de nuances et de précision dans les détails —c’est notamment le cas du shivaïsme cachemirien—, mais la différence n’est pas essentielle, elle demeure à la surface. Profondément, il n’y a pas de contradiction entre le Yoga-Sūtra et les hymnes védiques, l’enseignement du Bouddha, le Vedanta, le shivaïsme, etc. Les shivaïtes qui jettent l’anathème sur les bouddhistes, les védantistes qui excommunient les adeptes de Patañjali et les bouddhistes qui condamnent les védantistes n’ont réussi qu’à démontrer n’avoir rien compris à leur propre tradition. Le Yoga-Sūtra n’a rien d’étranger pour personne, car il décrit la grande affaire de toute vie humaine: l’exploration de la réalité. Mais, contrairement à ce que font la plupart des êtres humains durant toute leur vie, cette exploration est extrême et ne se contente d’aucun compromis. C’est pourquoi le Yoga-Sūtra demeure un texte digne d’être étudié et médité avec la plus grande attention.