Un monde en train de disparaître?

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Lévi-Strauss commenté par Eduardo V. de Castro: récit-témoignage nostalgique sur un monde en train de disparaître

Dans Tristes tropiques, Lévi-Strauss déroule un récit-témoignage nostalgique sur un monde en train de disparaître, avec l’idée que la soi-disant civilisation détruit la diversité culturelle comme elle détruit des biotopes. Eduardo Viveiros de Castro, anthropologue brésilien, reprenant ce propos, affirme qu’il se pourrait que nous soyons la seule espèce qui va s’éteindre en le sachant, tout en ne parvenant pas à le croire – pas assez pour y changer quelque chose, pour autant que cela soit possible.

On voit se développer, poursuit Eduardo Viveiros de Castro, un imaginaire du salut de l’espèce, avec par exemple toute une littérature posthumaniste, technophile…, à la manière de Kurzweil, des cyberpunks, etc., qui proposent des eschatologies transfiguratrices. Nous n’avons plus de grandes mythologies : elles ont disparu ou ont tourné au (mauvais) traité de sociologie. La science-fiction est peut-être la métaphysique populaire de notre temps, notre nouvelle mythologie.

Lévi-Strauss avait probablement perçu cette évolution, poursuit l’anthropologue brésilien que je cite ici, d’où son insistance, dans La Pensée sauvage, sur la convergence entre la pensée sauvage et l’avant-garde de la science de son époque, la cybernétique, la science de l’information, etc. Il semble que le plus primitif et le plus avancé se rejoignent en quelque sorte au nez et à la barbe de la grande époque de la modernité, les xixe et xxe siècles. C’est une manière d’annoncer ces courants très contemporains en faveur de l’homme naturel technicisé et cette convergence, manifeste dans certains courants de la pensée de gauche américaine, entre néo-primitivisme et technophilie, que l’on présente souvent comme une prise en main par notre espèce de son propre destin au moyen de la technologie. Mais cela pourrait aussi bien n’être que la convergence accidentelle de chemins qui se croisent… J’aime cette idée que l’occident est un accident, et qu’il finira peut-être par rejoindre, grâce à la pointe la plus avancée de sa technologie, la matrice anthropologique universelle d’où il était sorti, une sorte pente naturelle de l’espèce. C’est l’inspiration de ces courants post-humaniste. C’est évidemment une fiction, complètement utopique, bien sûr.

Il est frappant que dans ces courants, comme souvent dans la pensée contemporaine, l’un des points communs soit le monisme. Tout le monde est d’accord pour combattre le dualisme : il faut faire l’un, même si l’on n’est pas d’accord sur sa nature. Les créationnistes sont monistes, les scientifiques naturalistes également. Mais le monisme m’apparaît toujours comme une sorte de dualisme caché. Simondon notait que tout monisme est un dualisme dont on a fait disparaître l’une des branches en l’intégrant dans l’autre : un dualisme qui n’ose pas dire son nom et qui a escamoté une moitié de la réalité. Que fait le matérialisme classique lorsqu’il dit que l’esprit n’est rien d’autre que de la matière, sinon faire disparaître l’esprit en le mettant dans la matière ? Il en va de même pour le discours sur le corps, notamment en phénoménologie. Le corps, c’est le nouveau nom de l’esprit. Tout ce qu’on attribuait à l’esprit, c’est maintenant le corps qui le fait. Le cerveau est le nom moderne de l’esprit. Ces questions sont évidemment présentes chez Lévi-Strauss.