Anthropologie réflexive et symétrique

Dans « Métaphysique cannibales », Edourdo Viverio de Castro — dont les quelques lignes citées ci-dessous, rédigées par Pierre Charbonnier, dévoilent bien la teneur de l’ouvrage —  ambitionne de proposer une nouvelle définition du mode de connaissance anthropologique.

La première section de l’ouvrage, certainement la plus essentielle, pose d’emblée une question cruciale : « Que doit conceptuellement l’anthropologie aux peuples qu’elle étudie ? » (p. 1). À travers cette question, Viveiros tente de prendre de vitesse l’ensemble des études généralement rassemblées sous l’étiquette de l’ « anthropologie réflexive » en montrant l’insuffisance de l’opposition désormais traditionnelle entre une anthropologie naïvement objectiviste – pour laquelle le mode d’existence de l’Autre se révèle sous sa plume – et la lucidité généreuse des postmodernes, qui ne se laisseraient pas prendre au piège de l’ « en-soi » culturel. Renvoyés dos à dos, la naïveté et le désespoir doivent selon lui laisser la place à une position pour laquelle l’objet de l’anthropologie n’est jamais ce qui se déploie au delà d’elle-même comme un horizon qui ne pourrait être que disponible ou bouché, mais comme un partenaire actif et créatif. Ainsi, « toutes les théories anthropologiques non triviales sont des versions des pratiques de connaissance indigènes ; ces théories se situent de la sorte dans une stricte continuité structurale avec les pragmatiques intellectuelles des collectifs qui se trouvent historiquement en « position d’objet » au regard de la discipline » (p. 6). Par une sorte de passage à la limite, Viveiros nous invite donc à déplacer le dynamisme théorique de l’anthropologie du côté de l’observé, redéfinissant ainsi le travail de l’observateur comme un art de la traduction, ou de l’acclimatation. Car les sociétés indigènes, avant de se loger dans cet espace si problématique qu’est le « point de vue », ou le regard, de l’ethnologue, se construisent elles-mêmes dans l’échange de points de vue internes à leur mouvement propre, dont la logique et la construction obéissent à des principes radicalement étrangers aux nôtres.