Irruption de Gaïa

L’irruption — forcément violente — de Gaïa

Irruption de Gaïa oblige, le climat au centre de nos préoccupations.  Pourtant, l’aveuglement prédomine.  Ce pourrait-il en être autrement?  En 2003, Peter Sloterdijk n’hésite pas à déclarer, prophétique, « L’avenir sera une ère de technique du climat et donc une ère technique tout court. On comprendra de mieux en mieux que les sociétés sont fondamentalement artificielles. Tout doit être produit sous forme technique, aussi bien l’atmosphère métaphorique que l’atmosphère physique » (« Ni le soleil ni la mort », p. 286).

Le fil conducteur, rappelle Jacques Levy à propos de l’ouvrage Sphère de Peter Sloterdijk (philosophe allemand contemporain), c’est l’hypothèse que la construction du rapport au monde se fait par extensions successives des « sphères » humanisées et que cette dynamique provoque des réagencements permanents, à la fois vers le plus petit, les « bulles » individuelles, vers le plus grand, les « serres » collectives et vers l’extérieur, à la rencontre des mondes non encore acclimatés.

L’annonce quotidienne péremptoire que la catastrophe est pour bientôt suffit-elle à rendre moralement coupable et surtout esthétiquement ringard, questionne Jacques Levy toujours à propos de Sloterdijk, la conviction que les choses pourraient s’améliorer pour les hommes ordinaires du fait de leur propre action sur leur vie ? Et comment pourrait on imaginer, dans une configuration sociale rhizomatique auto-organisée, dont les individus sont devenus la bulle de base – ce que Sloterdijk décrit dans un chapitre remarquable d’Écumes –, que la propension à se changer soi-même en mieux, c’est-à-dire au self-improvement que Sloterdijk brocarde un peu vite, pourrait ne pas occuper une place centrale dans les interactions avec soi-même et avec les autres ?

La raison en question

Pour Peter Sloterdijk, la rationalité actuelle (en 1983, date de la publication de son livre en allemand) ne fonctionne pas, parce que « nous voyons de plus en plus clairement que nous sommes en train de perdre le dénominateur commun de l’expérience de soi même et de l’expérience du monde » (p. 651). La raison n’est plus, selon lui, une instance capable de poser ensemble l’être, la relation et le monde. La raison en tant qu’elle sous tend une connaissance scientifique du monde n’a rien à voir avec la raison en tant qu’elle définit une intersubjectivité permettant aux hommes de se comprendre et n’a pas davantage à voir avec la raison qui permet à chacun de se connaître soi-même. Autrement dit, la raison est éclatée, partagée en trois moments distincts qui obéissent à trois logiques épistémiques différentes : celle du savoir, celle de la communication, celle de la réflexivité. Il n’y a pas de raison qui soit une, globale, totalisante mais des modes de rationalité épars et pas nécessairement cohérents entre eux. http://www.espacestemps.net/articles/le-concept-de-tout-est-une-forme-la-pensee-spatiale-de-peter-sloterdijk/

Plusieurs types de raison cohabitent, relève Bruno Latour dans son ouvrage Enquête sur les modes d »existence. Précisément, nous dit-t-il, pour repérer les valeurs multiples et contradictoires auxquelles tiennent ceux qui se disent Modernes, il faut accepter qu’il y ait plusieurs régimes de vérité, plusieurs types de raison, plusieurs modes d’existence dont l’enquêteur doit dresser avec soin les conditions de félicité et d’infélicité. On peut alors revisiter le coeur de notre vie collective : les sciences, les techniques, mais aussi le droit, la religion, la politique et, bien sûr, l’économie, la plus étrange et la plus ethnocentrique des productions. Et se poser autrement ces questions : Que nous est-il donc arrivé ? De quoi pouvons-nous hériter ? Qu’avons-nous en propre ? L’enjeu n’est pas mince au moment où les crises écologiques obligent toutes les sociétés à repenser ce qu’elles ont en commun.